Formation Musicale

Improvisation théâtrale et jazz : l'art d'écouter

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Improvisation théâtrale et jazz : l'art d'écouter

L’improvisation théâtrale et le jazz reposent sur un même geste : écouter ce que l’autre propose, l’accepter, puis relancer. Le comédien bâtit une scène sans texte écrit, le musicien un chorus sans partition, chacun à partir des idées de ses partenaires. Un passage par le plateau affine justement cette écoute qui fait tenir un trio.

L’improvisation théâtrale, un canevas joué à plusieurs voix

Improviser au théâtre consiste à inventer une scène au moment où elle se joue : personnages, lieu, enjeu et chute naissent sur le plateau, sans réplique apprise, à partir des propositions que les comédiens se lancent. La commedia dell’arte travaillait déjà sur canevas, avec une intrigue et des types fixés, mais des répliques libres.

La forme moderne de l’improvisation théâtrale doit beaucoup à deux pédagogues. Viola Spolin publie Improvisation for the Theater en 1963 et y rassemble des jeux pensés pour faire surgir la spontanéité presque à l’insu du joueur. Le Britannique Keith Johnstone, auteur d’Impro en 1979, apprend à ses élèves à raconter une histoire avec leurs partenaires plutôt qu’à briller.

L’année 1977 compte double au Canada : Johnstone lance le Theatresports à Calgary, et le Théâtre Expérimental de Montréal présente le 21 octobre le premier match d’improvisation, conçu notamment par Robert Gravel et Yvon Leduc sur le modèle du hockey, arbitre et patinoire compris. La France crée sa Ligue d’improvisation française en 1981, d’après l’historique que retrace l’encyclopédie Wikipédia.

Le jazz suit la même logique avec d’autres matériaux. Dans l’improvisation jazz, la grille tient lieu de canevas, et le chorus, dont la méthode d’improvisation jazz au piano détaille la construction, correspond à la scène inventée. Dans les deux arts, l’ensemble vaut surtout par la façon dont chacun reçoit ce que l’autre vient de jouer.

Passer par la scène de théâtre pour un musicien de jazz

Un pianiste peut jouer des années en trio sans savoir s’il écoute vraiment, car son instrument lui sert d’abri. Sur un plateau d’impro théâtrale, cet abri disparaît : le comédien n’a que sa voix, son corps et l’attention qu’il porte à son partenaire, et le public voit aussitôt s’il répond à ce qui vient d’être dit ou s’il récite ce qu’il avait prévu.

Cette découverte devient une habitude quand elle revient chaque semaine. Un pianiste installé à Paris, ou qui s’y produit souvent en soirée, trouvera chez Avenue du Spectacle des cours de théâtre hebdomadaires à Paris pour adultes où l’improvisation revient à chaque séance pour exercer l’écoute, la répartie et la spontanéité, quel que soit le niveau de départ. L’école prolonge ce travail par des stages d’improvisation et par un stage de chanson, passerelle naturelle pour qui arrive de la musique. Tout s’y pratique en groupe : bâtir une scène à plusieurs, répondre à un partenaire, tenir compte de chaque proposition, soit exactement le réflexe qu’exige un chorus partagé.

Mettez côte à côte deux fautes jumelles. Le pianiste qui attaque son chorus alors que le saxophoniste n’a pas fini sa phrase écrase une idée qui cherchait encore sa résolution. Le comédien qui lance sa réplique avant que sa partenaire ait posé son intention coupe la scène au même endroit, avec des mots. Dans les deux cas, une proposition meurt avant d’avoir servi. Le musicien qui a appris au plateau à laisser l’autre finir rapporte ce réflexe dans son trio : il laisse sonner la fin de la phrase du contrebassiste, en reprend un fragment et entre dans son solo par une réponse plutôt que par une déclaration.

Table d’accessoires de théâtre en coulisse avec une valise en cuir, un parapluie noir et une théière

Accepter la proposition, au plateau comme sur la grille

En impro, chaque réplique, chaque geste constitue une offre qui fixe un élément de la scène. Une comédienne entre en grelottant et annonce que la chaudière a encore lâché : la scène se passe désormais dans un lieu froid. Répondre qu’il fait très bon s’appelle un blocage, et la scène cale aussitôt.

La réponse attendue tient dans la formule « oui, et » : accepter ce qui vient d’être posé, puis y ajouter un élément neuf. Sa paternité reste discutée, Gary Schwartz soutenant que Viola Spolin ne l’a jamais formulée et lui préférait une autre règle, suivre celui qui suit.

Côté jazz, l’offre prend la forme d’une substitution d’accord glissée par le contrebassiste, d’un accent décalé de la batterie, d’une note imprévue. Le soliste qui l’ignore bloque, comme le comédien qui nie la chaudière en panne. Celui qui l’accepte réharmonise sa phrase sur la basse inattendue ou transforme l’accident en motif. Les usages vont dans le même sens : reprendre la fin du solo précédent pour ouvrir le sien passe pour une marque d’attention envers le collègue.

Kind of Blue, enregistré en 1959, pousse ce pari très loin. Dans ses notes de pochette, Bill Evans explique que Miles Davis n’avait remis aux musiciens que des esquisses de gammes et de lignes mélodiques, conçues quelques heures avant les séances, et rapproche cette musique du sumi-e, la peinture japonaise à l’encre où aucun trait ne se reprend.

Écouter avant de répondre : ce que révèle l’échange de quatre mesures

Le jazz possède une forme qui ressemble à une scène d’impro réduite à l’os : le trading fours, où deux musiciens se renvoient des fragments improvisés de quatre mesures. Une équipe de l’université Johns Hopkins, autour de Charles Limb, a fait jouer cet échange à onze pianistes de jazz professionnels, l’un allongé dans un appareil d’IRM avec un clavier amagnétique sur les genoux, l’autre en régie.

Les résultats, publiés en 2014 dans la revue PLoS ONE, montrent que cette improvisation collective mobilise les zones du langage liées à la syntaxe, dont l’aire de Broca, tout en mettant au repos des régions qui traitent le sens des mots. Deux musiciens qui dialoguent suivent donc une grammaire commune sans passer par la signification, alors que l’écoute du comédien porte aussi sur le sens de ce que dit le partenaire.

Une étude antérieure du même chercheur, menée en 2008 aux National Institutes of Health américains, observait chez des pianistes de jazz en train d’improviser un net recul de l’activité des régions préfrontales associées à la surveillance de soi. Keith Johnstone ne disait pas autre chose en demandant à ses élèves de ne chercher à être ni bons ni malins : tant que le joueur se contrôle, il n’entend pas l’autre.

Mains posées sur le couvercle fermé d’un piano à queue noir laqué, en attente de jouer

Relancer sans confisquer la scène

Accepter l’offre représente la moitié du travail ; l’autre moitié consiste à relancer, c’est-à-dire à rendre au partenaire une matière qu’il pourra utiliser.

Au plateau, donner plutôt que prendre

Une relance réussie ouvre une porte. Le comédien qui répond à la chaudière en panne par « Votre père l’avait installée lui-même, non ? » offre à sa partenaire un passé, une relation et un conflit possible. Celui qui enchaîne sur une blague à propos du froid récolte peut-être un rire, mais laisse l’autre sans prise. Les praticiens du théâtre d’improvisation le répètent : mettez votre partenaire en valeur, la scène suivra.

Dans la rythmique, accompagner sans commenter

En trio, la relance passe surtout par l’accompagnement, le comping des musiciens anglophones. Le pianiste choisit ses accords et ses silences d’après ce que le soliste vient de jouer : il laisse un trou quand la phrase est dense, pousse quand elle s’essouffle, reprend un rythme qui vient d’apparaître. L’équivalent de la blague au plateau existe aussi : remplir chaque espace au point que le soliste n’entend plus rien d’autre. L’article consacré au trio jazz montre comment l’interplay a rendu les trois voix égales.

Balais de batterie croisés sur une caisse claire posée sur un plancher de scène

Cinq jeux d’impro à rejouer en répétition

Les exercices de théâtre se transposent sans peine en répétition, à condition de garder leur règle de départ. Voici cinq jeux classiques des ateliers d’impro théâtrale, avec leur version pour musiciens.

  • L’histoire mot à mot : chaque comédien ajoute un seul mot au récit commun. En musique, chacun ajoute une note ou un court motif à la phrase collective, sans réécrire ce qui précède.
  • Le miroir : l’un mène, l’autre reproduit ses gestes, puis la conduite change de main sans prévenir. Transposé, l’un improvise, l’autre double à l’unisson, et les rôles s’inversent dès que le suiveur ose une variation.
  • Le « oui, et » : chaque réplique accepte la précédente avant d’ajouter un élément. Chaque soliste ouvre ses quatre mesures en citant la fin de celles du partenaire, puis la développe.
  • La scène muette : une situation jouée sans un mot. Pour un trio, cela donne un chorus où le pianiste s’impose des silences d’une mesure entière, pour entendre ce que la basse y glisse.
  • L’objet transformé : un parapluie passe de main en main et devient canne, rame, micro. Un motif de trois notes circule de la même façon entre les instruments, déformé à chaque passage.

Commencez sur un tempo lent et une grille connue de tous, un blues par exemple. Un répertoire partagé, celui des grands standards de jazz, libère la mémoire au profit de l’échange.

Là où la comparaison atteint ses limites

Le parallèle a ses bornes, et mieux vaut les connaître avant de vous lancer. Le comédien manie le sens, le musicien une harmonie et un tempo qui n’attendent personne : une scène peut s’autoriser un long silence, un chorus sur tempo rapide ne laisse aucune seconde de réflexion. Une soirée au plateau n’apprend ni les notes de l’accord ni le placement swing, et ce travail reste celui de l’instrument.

Ce que le théâtre apporte à l’improvisation musicale se situe ailleurs : la disponibilité envers l’autre, l’acceptation de l’imprévu, le goût de construire ensemble plutôt que de briller seul.

Prochaine étape : à la répétition suivante, proposez à votre groupe un tour d’échanges de quatre mesures où chacun commence par reprendre la fin de la phrase précédente. Enregistrez-le, puis réécoutez qui répond et qui récite.

Avenue du Spectacle, l’improvisation au programme des adultes

Chez Avenue du Spectacle, à Paris, le théâtre amateur se pratique entre adultes, du débutant qui n’a jamais mis le pied sur un plateau jusqu’à la classe troupe. Chaque groupe se réunit une soirée par semaine, dans des salles des 2e, 11e et 19e arrondissements, et l’enseignement revient à des artistes en activité sur scène. L’improvisation y tient une double place : elle traverse chaque séance de jeu et fait l’objet de cours spécifiques, ouverts à tous les niveaux. Au fil de l’année s’ajoutent des stages thématiques, parmi lesquels l’improvisation et la chanson, cette dernière le temps d’un week-end. Chaque saison des cours de jeu se conclut par une représentation devant un public.

Ce que se demandent les musiciens tentés par l’impro

Faut-il savoir jouer la comédie pour faire de l’improvisation théâtrale ?

Non. Les ateliers d’impro accueillent des débutants complets, et les premiers exercices portent sur l’écoute et la réaction plutôt que sur l’interprétation d’un rôle. Savoir jouer la comédie aide à incarner un personnage plus vite, mais un musicien arrive avec un atout réel : il a l’habitude de réagir en temps réel à ce que font les autres. Le cap à franchir tient surtout à la voix et au corps, exposés sans instrument derrière lequel s’abriter.

Qu’est-ce que le « oui, et » en improvisation ?

C’est le principe qui consiste à accepter ce que le partenaire vient de proposer, puis à y ajouter un élément neuf. Refuser l’offre s’appelle un blocage et fige la scène. La formule se transmet dans la plupart des cours d’impro, même si sa paternité fait débat, Gary Schwartz affirmant par exemple que Viola Spolin ne l’a jamais énoncée. En jazz, son équivalent consiste à reprendre l’idée du soliste précédent pour la développer plutôt que de repartir de zéro.

Un musicien de jazz progresse-t-il vraiment en faisant de l’impro théâtrale ?

Il progresse sur un point précis, l’écoute, davantage que sur l’instrument. Les jeux d’impro entraînent à attendre la fin de la proposition de l’autre, à la reprendre et à relancer, trois réflexes décisifs en trio. Les travaux de l’équipe de Charles Limb, publiés dans la revue PLoS ONE, rapprochent d’ailleurs la conversation musicale du traitement de la syntaxe par le cerveau. Le vocabulaire harmonique, lui, continue de se travailler au piano, avec méthode et régularité.

Où suivre un cours d’improvisation pour adultes à Paris ?

La capitale compte de nombreuses troupes et écoles qui proposent de l’impro aux amateurs. Avenue du Spectacle, école de théâtre amateur pour adultes, en fait partie : l’improvisation y nourrit chaque cours de jeu et dispose de ses propres cours ouverts à tous, complétés par des stages. Pour choisir, regardez le jour et l’horaire compatibles avec vos répétitions ou vos concerts, la salle la plus facile à rejoindre, et l’ambiance du groupe, que seule une séance d’essai révèle vraiment.