Big band de jazz : pupitres, arrangements et histoire

Un big band de jazz est un grand orchestre réparti en quatre pupitres : saxophones, trompettes, trombones et section rythmique. Sa formule classique réunit dix-sept musiciens qui jouent des arrangements écrits. Apparu aux États-Unis pour faire danser, le big band jazz a régné sur l’ère du swing, puis s’est installé dans les salles de concert.
Ce que recouvre le mot big band
L’expression vient de l’anglais et signifie littéralement « grand orchestre ». Le français dit aussi grand orchestre de jazz ou grande formation, l’anglais jazz orchestra, terme que porte dans son nom le Vanguard Jazz Orchestra de New York.
Ce qui sépare un grand orchestre d’un petit groupe tient moins au nombre qu’à la façon de jouer. Dans un trio de jazz, chaque instrument tient seul sa fonction et tout se règle à l’oreille. Ici, plusieurs instruments partagent la même fonction : quatre trompettes forment une seule voix épaisse, cinq saxophones un chœur. Cette masse réclame une partition, un arrangeur pour l’écrire et un chef pour la tenir.
Les quatre pupitres d’un big band jazz
Dans sa forme classique, décrite par l’encyclopédie Wikipédia, l’orchestre se divise en quatre sections, ou pupitres :
- les saxophones, cinq le plus souvent : deux altos, deux ténors et un baryton ;
- les trompettes, quatre ou cinq, qui portent l’aigu et l’éclat des tutti ;
- les trombones, en général quatre, dont un trombone basse ;
- la section rythmique : piano, contrebasse, batterie, souvent une guitare, parfois des percussions.
Ce format s’est stabilisé peu à peu. Les orchestres des années 1920 et 1930 alignaient plutôt deux ou trois trompettes, un ou deux trombones et trois ou quatre saxophones ; Stan Kenton est monté dans les années 1940 jusqu’à cinq trompettes et cinq trombones. Le rôle de chaque instrument figure dans le guide des instruments du jazz ; dans une grande formation, c’est leur addition qui fait le son.
Premier pupitre et place sur scène
Chaque section a son lead, le premier pupitre : premier alto, première trompette, premier trombone. Il joue la voix supérieure, fixe le phrasé et la longueur des notes, et ses voisins s’alignent sur lui. Quand la première trompette faiblit, tout le tutti perd son élan.
Selon Wikipédia, les parties lead se placent au milieu de leur section, les parties de soliste au plus près de la rythmique. Une implantation courante met les saxophones au premier rang, les trombones au deuxième et les trompettes au dernier, souvent surélevé.

L’arrangeur écrit le son de l’orchestre
Un morceau de big band se joue à partir d’un arrangement, le chart des musiciens anglophones. L’arrangeur part d’un thème et écrit la partie de chaque instrument : qui joue la mélodie, à quel moment, dans quel registre, avec quelle couleur.
D’après Wikipédia, Ferde Grofé, engagé en 1919 par Paul Whiteman, découpe déjà l’orchestre en sections qui se combinent. Chez Fletcher Henderson, l’arrangeur Don Redman les fait dialoguer : les anches lancent une phrase, les cuivres répondent, ou un pupitre joue des riffs, courtes formules répétées, derrière un autre. Cet appel et réponse reste la grammaire de base du big band.
Ses autres outils :
- le soli, quand une section entière joue une mélodie harmonisée ;
- le tutti, quand tout l’orchestre attaque ensemble ;
- le shout chorus, en général le dernier de l’arrangement et son sommet, aux nuances fortes et aux riffs accentués ;
- les effets de cuivres : chutes en fin de note, shakes, sourdines.
Entre ces passages écrits, l’arrangement réserve des grilles ouvertes sur lesquelles un soliste improvise ; chaque tour complet de la grille s’appelle un chorus.
Les arrangements de tête de Count Basie
Tout ne passe pas par l’écrit. Un arrangement de tête se construit en répétition, de mémoire. Count Basie y recourait souvent, et One O’Clock Jump, son indicatif, est né de cette manière au Reno Club de Kansas City : la rythmique démarre, les sections posent des riffs, et les riffs restent. Wikipédia note que ces arrangements oraux étaient surtout courants dans les années 1930, quand les orchestres gardaient longtemps les mêmes musiciens.
Jouer dans une section : lecture, mélange et rôle du chef
Un musicien de section lit sa partie, et seulement la sienne. Il compte les mesures de silence, repère les reprises et la coda, attaque au même endroit que ses voisins. Si vous venez d’un petit groupe, c’est le premier changement : votre place est écrite à l’avance.
Reste l’exigence propre à l’orchestre de jazz : le mélange. Fondre son timbre dans la section, accorder son vibrato au premier pupitre, finir les notes longues ensemble, jusqu’à sonner comme un seul instrument.
Le chef joue souvent avec ses musiciens : Ellington et Basie dirigeaient depuis le piano, Benny Goodman la clarinette en main. Il compte le tempo, donne les entrées, désigne les solistes et coupe le dernier accord.
De Fletcher Henderson à l’ère du swing
Wikipédia en français attribue au conditionnel la paternité du premier big band à Fletcher Henderson, installé en juillet 1924 au Roseland Ballroom de New York, où Louis Armstrong le rejoint le 13 octobre suivant. Le swing domine ensuite la musique populaire américaine de 1935 à 1946 environ, dans des salles de danse comme le Savoy Ballroom de Harlem.
Duke Ellington, l’orchestre comme instrument
Le 4 décembre 1927, Duke Ellington entame au Cotton Club de Harlem un engagement qui court jusqu’en 1931. Il écrit pour des musiciens précis plutôt que pour des pupitres anonymes : Jeep’s Blues pour l’altiste Johnny Hodges, Echoes of Harlem pour le trompettiste Cootie Williams. Billy Strayhorn le rejoint en 1939, et Take the A Train devient un succès en 1941. Ellington mène son orchestre de 1924 à sa mort, en 1974.
Benny Goodman et le début de l’ère du swing
Benny Goodman joue à la radio, dans l’émission Let’s Dance, des arrangements de Fletcher Henderson. Le 21 août 1935, au Palomar Ballroom de Los Angeles, le public reste froid jusqu’à ce que l’orchestre passe à ces partitions : la salle s’enflamme, et ce soir-là sert souvent de date de naissance à l’ère du swing. Le 16 janvier 1938, Goodman joue à Carnegie Hall, un concert que Wikipédia présente comme l’entrée du jazz dans le monde de la musique dite respectable.
Count Basie et le swing de Kansas City
À Kansas City, Count Basie, passé par l’orchestre de Bennie Moten, monte sa formation après la mort de ce dernier, en 1935. Le producteur John Hammond l’entend à la radio et organise une première séance à Chicago en octobre 1936. Le swing de Basie repose sur les riffs des sections et sur l’All-American Rhythm Section : Freddie Green à la guitare, Walter Page à la contrebasse, Jo Jones à la batterie.

Après 1945, le big band passe de la piste au concert
La grève des musiciens de 1942 à 1944, qui prive les grandes maisons de disques d’enregistrements instrumentaux pendant plus d’un an, puis une taxe de 1944 sur les cabarets dansants fragilisent les orchestres. Le bebop et les chanteurs prennent la lumière, et beaucoup de formations se séparent.
Les survivants changent de terrain. Le 7 juillet 1956, au festival de Newport, l’orchestre d’Ellington joue Diminuendo and Crescendo in Blue, porté par vingt-sept chorus du saxophoniste ténor Paul Gonsalves. Basie reforme un orchestre en 1952 autour des arrangements de Neal Hefti, avec The Atomic Mr. Basie en 1958.
Fondé en 1965 par Thad Jones et Mel Lewis, un autre orchestre joue chaque lundi soir au Village Vanguard de New York à partir de février 1966 ; il s’appelle Vanguard Jazz Orchestra depuis 1990. Maria Schneider, ancienne assistante de Gil Evans, forme le sien en 1992 et cumule composition, arrangement et direction. Concert in the Garden, en 2004, est son premier album récompensé d’un Grammy. Le big band jazz est devenu un orchestre de création.
Le big band en France : orchestres, conservatoires et amateurs
Claude Bolling fonde son big band en 1956. Laurent Cugny prend en 1979 la tête du Big Band Lumière, avec lequel il tourne en Europe aux côtés de Gil Evans en 1987. L’Orchestre national de jazz, voulu par le ministère de la Culture, donne son premier concert le 3 février 1986 sous la direction de François Jeanneau ; sa direction artistique change tous les deux ou trois ans, et le site de l’orchestre annonce aujourd’hui Sylvaine Hélary à sa tête.
Le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris ouvre son département de jazz en 1991. Dans les conservatoires qui enseignent le jazz, l’atelier de big band sert souvent de première expérience collective : lire en section, suivre un premier pupitre, jouer fort sans couvrir ses voisins. Le guide des conservatoires en France détaille les niveaux d’établissement et les inscriptions.
Ailleurs, les big bands amateurs vivent dans les associations, les écoles de musique municipales et les universités, et jouent dans les fêtes locales ou sous un kiosque. La lecture y compte davantage que la virtuosité. Avant de vous présenter, demandez quel pupitre cherche du monde.

Écouter un big band de jazz en concert
Un concert de grand orchestre se suit comme un récit à plusieurs voix. Quatre repères aident à l’entendre :
- Repérez la première trompette : sa ligne coiffe chaque tutti.
- Écoutez les questions et réponses entre anches et cuivres.
- Guettez le soli de saxophones, une longue phrase harmonisée jouée par toute la section.
- Attendez le shout chorus, le passage le plus dense, qui ferme le plus souvent l’arrangement.
Côté placement, un siège un peu en retrait, face au centre, fait mieux entendre l’équilibre des sections. Quand un big band joue sans sonorisation, ce recul compte encore davantage.
Pour préparer votre oreille, quatre enregistrements cités plus haut retracent l’évolution du genre :
- Benny Goodman, le concert de Carnegie Hall du 16 janvier 1938
- Duke Ellington, Diminuendo and Crescendo in Blue, joué à Newport le 7 juillet 1956
- Count Basie, The Atomic Mr. Basie (1958)
- Maria Schneider, Concert in the Garden (2004)
Prochaine étape : repérez le prochain concert d’un big band près de chez vous et, la veille, écoutez Diminuendo and Crescendo in Blue en notant le moment où chaque section entre. Le soir venu, vous saurez où porter le regard.